ENTRETIEN AVEC ERIC ROHMER

D'où vient l'histoire de TRIPLE AGENT ?
C'est un cheminement assez semblable à celui de L’ANGLAISE ET LE DUC : un article de la revue Historia, lu il y a quelques années, a attiré mon attention sur une sombre affaire: l'enlèvement en septembre 1937, à Paris, du général Miller, le président des Anciens combattants russes. On a accusé son collaborateur direct, le général Skobline, qui aurait été retourné par les agents bolcheviks. Mais il a disparu lui aussi après l'enlèvement. C'est une affaire assez complexe, puisqu'elle a pour toile de fond les négociations secrètes entre soviétiques, nazis et Français, durant la période du Front Populaire, de la guerre d'Espagne, de la montée des périls, et que les deux protagonistes ont disparu: il ne restait plus que la femme du présumé coupable, accusée de complicité, jugée, condamnée, morte en prison en 1940. J'ai pu travailler sur des articles, des livres sur ce sujet (notamment celui de Marina Grey), et la copie du réquisitoire du procureur lors du procès de la femme de Skobline, la Plevitzkaya.

 

Vous êtes resté très fidèle à l'histoire ?
Non. L’Histoire, avec un grand H, est une chose. J'ai interprété et, bien sûr, inventé des personnages, tous les dialogues, de nombreuses situations.

 

Au moment des faits, vous aviez vous-même 17 ans. Cette histoire vous avait-elle marqué alors ?
Je ne m'en souviens plus. En revanche, j'avais entendu parler des exécutions des généraux en URSS. J'étais en khâgne à Henri IV, on discutait, on s'informait. Moi, je ne faisais pas de politique, mais je me souviens très bien de disputes vives, mais très civilisées, entre élèves communistes, pacifistes ou royalistes de l’Action Française. J'ai sûrement voulu retrouver à certains moments du film un peu de cette ambiance de la France de ma jeunesse.
Mais des livres, aussi, m'ont marqué: « les Possédés »de Dostoïevski par exemple, lui-même inspiré par le complot des Décembristes, en Russie, et, à un moindre degré, "Agent secret" de Joseph Conrad. Et j'ai évidemment vu des films d'espionnage.

 

Mais votre film ne relève pas du genre "film d'espionnage". C'est un film sur un espion très particulier, qui n'en a pas les signes extérieurs les plus spectaculaires. Ce n'est pas James Bond.
Il n'y a pas de laisser-aller chez lui, c'est un militaire. Il est soucieux de son apparence rigoureuse. Je ne montre pas un espion en pleine action. Plutôt une femme qui se demande si son mari est un espion, et comment il fait pour pratiquer un métier dont il ne veut pas lui parler très clairement. C'est pourquoi TRIPLE AGENT ne repose pas sur l'action mais sur la parole. C'est l'un de mes films où l'on parle le plus. Mon personnage est un agent secret, il le dit, mais je ne montre pas comment il travaille, et on ne saura jamais s'il a vraiment trahi, ni selon quels procédés.

 

Par contre, ces secrets sont au centre du film.
Mais comme une expérience de la parole : où commence le mensonge ? Où finit la vérité ? Que peut dire cet homme à sa femme, et ne pas dire ? Que va-t-elle croire, ou ne pas croire, deviner ou supposer ?

 

 

y a-t.il aussi une thèse historique dans votre film ?
J'ai fait TRIPLE AGENT pour montrer l'intuition d'un homme Qui, dès 1936 - 37, sent que les soviétiques et les nazis se rapprochent. Cet homme voit se dessiner le pacte germano-soviétique, qui fera l'effet d'une bombe à sa signature en 1939, et va désarçonner une bonne partie du monde, notamment les communistes français. C'est l'hypothèse du film: pouvait-on prévoir et supposer le pacte entre Hitler et Staline ? Mon personnage le subodore, et tente tout au long du film d'en avoir le coeur net, cherchant confirmation de ses intuitions dans les documents et les informations qu'il décrypte. Il se demande ainsi constamment s'il est face à une vérité ou s'il est manipulé, s'il surprend des secrets ou s'il tombe dans un piège. Lui-même ne le sait pas, et moi non plus d'ailleurs. Je n'ai pas d'avance sur mes personnages, pas plus que les spectateurs : il est bon de se poser ces questions et qu'il n'y ait pas de solutions évidentes. C'est beaucoup plus intéressant.

 

Vous avez créé de toute pièce le personnage d'Arsinoé, la femme de l'espion ?
Il est totalement recréé. Dans la réalité historique, cette femme était une cantatrice, plus âgée que son mari, qui semblait le mener par le bout du nez. Elle menait grand train, et c'est ce que les témoins ont avancé comme explication à l'affaire : Skobline aurait trahi pour l'argent, pour financer la vie exigée par son épouse. C'est elle qui, en quelque sorte, l'aurait fait agent soviétique. Dans mon film, Arsinoé est grecque, peintre, de santé fragile, résolument anticommuniste. Son mari ne trahit plus pour l'argent, mais par amour : il voudrait retourner au pays, et emmener sa femme vivre au bord de la Mer Noire, dans un climat sain.

 

Arsinoé est une héroïne plus romantique que rohmérienne.
Elle ressemble aux femmes de mes films "historiques., la marquise d'O, l'Anglaise : c'est une belle femme sensible, émouvante, une étrangère emportée par l'histoire. Je me sentais très à l'aise avec ce personnage.

 

 

Ce sont des étrangers, et ils parlent un superbe français.
C'est normal: les étrangers cultivés parlent mieux que les Français de souche. J'ai veillé - ce qui m'était facile, puisque je suis de cette génération - à ce qu'il n'y ait aucun mot postérieur à 1940.

 

D'où viennent vos deux acteurs principaux ?
Serge Renko est un comédien français d'origine ukrainienne, il fait beaucoup de théâtre et a déjà joué dans mes films: il est Vergniaud dans L'ANGLAISE ET LE DUC, l'un des séducteurs des RENDEZ-VOUS DE PARIS. Pour Katerina Didaskalou, c'est un coup de chance. Elle n'avait jamais travaillé en France mais, parlant français, elle avait un agent qui nous a envoyé deux cassettes. La première où je l'ai trouvée très belle, la seconde où j'ai apprécié son français. Je n'ai vu qu'elle, et je l'ai choisie sans aucune hésitation.

 

Une autre caractéristique du film est l'utilisation des bandes d'actualité de l'époque.
En pensant à ce projet, j'avais l'idée de faire des incrustations de personnages dans les films d'actualité, selon le principe de L’ANGLAISE ET LE DUC où les personnages évoluent dans des vues peintes. Cela ne s'est pas révélé possible. Ces actualités ne sont pas assez longues par exemple, trop montées, morcelées. Mais, visionnant beaucoup de ces films, j'en ai admiré la beauté, le talent des cadreurs, et j'ai voulu les intégrer comme une trace du contexte de l'époque. C'est un contrepoint tragique et historique à l'intrigue que je développe, qui, en son début, semble plutôt légère et journalière. Je voulais que mes personnages soient emportés par leur destin tragique, et ces vues m'autorisent cela.

 

Vous n'aviez pas peur que ces deux registres très différents d'images et de discours troublent l'authenticité du film ?
Dans TRIPLE AGENT. il n'y a qu'une invraisemblance, c'est la réalité elle-même, cette histoire abracadabrante d'espions et d'enlèvements. Tout ce qui est arrivé est très invraisemblable, mais c'est pourtant arrivé. Le reste est rigoureusement possible. C'est le travail de fond que je m'impose avec minutie à chaque projet. En ce sens, les bandes d'actualité venaient en quelque sorte certifier l'exactitude de mon travail. Ce sont des documents qui fonctionnent à la fois comme un contexte tragique et comme des preuves.

 

Pourquoi avez-vous tenu à faire TRIPLE AGENT?
Dans mon oeuvre, je cherche l'unité et la variété. Ce film s'inscrivait dans cette double ambition: reprendre certains types de personnages et certains thèmes qui m'intéressent; et en même temps changer d'époque, me soumettre un nouveau défi.

Vous venez de réaliser coup sur coup deux films "historiques", L’ANGLAISE ET LE DUC et TRIPLE AGENT. deux films qui représentent d'assez gros budgets dans votre économie personnelle du cinéma. Est-ce le "défi" dont vous parlez?

Paradoxalement, il est pour moi plus compliqué de réaliser de tout petits films. Ce n'est pas une question d'argent, mais de sujet. Trouver des sujets suffisamment cohérents et variés pour des petits films est une gageure. En voyant plus grand, cela me permettait une autre variété de choix, d'époques, de personnages. Et les moyens d'un film restent selon moi tributaires de son sujet. J'ai cette liberté-là.

La fin du film semble implacable : l'intrigue se noue comme un noeud se referme sur le cou d'un pendu.
Cela va vite, tout d'un coup. Les personnages sont aux abois, victimes de coups de théâtre. Ils ne contrôlent plus les situations. J'aime les dénouements percutants et condensés. l'histoire m'en offrait un, j'ai saisi cette occasion. Il est certain que, pour mon personnage, mener un triple jeu avec l'Allemagne nazie, la Russie blanche et la Russie soviétique a de quoi mettre dans l'embarras et susciter des sueurs froides. En pressentant le pacte germano-soviétique, cet homme devenait très gênant. C'est pour cela, selon moi, qu'il a été éliminé. Quand il dit, dans un éclair prophétique, « Staline veut la paix, et il l'aura, même avec les nazis », il signe en quelque sorte son arrêt de mort. C'est cela le plus tragique : sa lucidité implique sa disparition.

Comment pourrait se nommer cette série de films historiques que vous réalisez actuellement ?
Une lucidité pessimiste lie L'ANGLAISE et TRIPLE AGENT. On pourrait effectivement dire que j'ai abordé une nouvelle série : la série des tragédies de l'histoire. Idéologiquement, ce sont des tragédies : les personnages ont des idées politiques, y croient, se disputent, et risquent leur vie pour ces idées. Et ce sont des films historiques, car je ne pourrais pas faire le même travail sur le présent. Pour faire ces films, j'ai besoin de cette distance que donne l'histoire.