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L'EXIL
Russie. Novembre 1910. L’armée du général Wrangel
est mise en déroute par les bolcheviks. la jeune armée rouge
a vaincu des forces blanches mal coordonnées entre elles et politiquement
malhabiles. Trois ans après le début de la guerre civile,
les derniers Russes fidèles au tsarisme sont contraints d'émigrer.
130 000 personnes (dont 70 000 militaires) fuient la Russie par le Sud,
se retrouvent en Turquie avant de se disperser dans toute l'Europe. Ils
se mêlent au million et demi de Russes qui émigrent à
cause de la révolution.

UNE FRANCE ACCUEILLANTE
la France qui a activement soutenu les armées blanches durant la
guerre civile, décide de venir en aide aux nouveaux émigrés.
Elle accueille 15 000 Russes au début des années 20, loin
derrière Berlin cependant. Mais les difficultés intérieures
de l’Allemagne vont faire de la France le centre mondial de la Russie
émigrée dans les années trente. 400 000 Russes y
résident alors.

LA SURVIE
Outre un bon quart de militaires, il faut compter parmi les nouveaux immigrés
des ecclésiastiques, des nobles, des hommes politiques, des intellectuels
opposés au régime bolchevik, exilés ou expulsés.
A Paris ou sur la Côte d'Azur, ces Russes doivent survivre dans
un environnement français auquel ils ne s'intègrent guère.
Beaucoup connaissent la pauvreté, voire la misère. Des officiers
deviennent chauffeurs de taxi, des princesses vendent des sandwiches
dans les gares. les hommes sont encore manœuvres ou peuplent les
usines automobiles de la banlieue parisienne. Certaines femmes de milieux
cultivés peignent icônes ou tableaux. D'autres travaillent
dans la confection.

LE PARIS RUSSE
Une intense vie associative compense ces difficultés. Des églises
orthodoxes sont créées un peu partout, même dans des
garages ou des entrepôts. les cercles d'entraide se multiplient.
les cosaques, les officiers, les artistes, les intellectuels, les jeunes,
tous possèdent leurs lieux de rencontre et leurs revues. les acteurs
russes se pressent aux studios Albatros de Montreuil. Un Paris russe apparaît,
avec ses épiceries et ses cantines, son conservatoire de musique,
ses librairies, ses maisons de retraite, ses cimetières. Il en
reste quelques traces aujourd'hui.

LES MILITAIRES
la colonne vertébrale de cette émigration est issue des
armées blanches. Ces hommes sont persuadés que le régime
bolchevik s'effondrera et qu'ils retourneront bientôt chez eux.
Ils se considèrent toujours en guerre, prêts à l'action.
Et suivent avec attention les crises internationales des années
trente. la puissante Union Générale Militaire Russe, la
ROYS, fondée en 1924 par le général Wrangel, regroupe
ces militaires en mal de revanche (100 000 personnes dans les années
vingt, 40 000 dans les années trente). la ROYS parvient même
à inquiéter Staline. la preuve: les enlèvements,
par les services secrets soviétiques, des deux dirigeants de cette
organisation, le général Koutiepoff en 1930 et le général
Miller en 1937.
L’AFFAIRE SKOBLINE
Plus modéré que son prédécesseur à
la tête de la ROVS, le général Miller, nommé
en 1930 est considéré par de nombreux jeunes Russes comme
un mou. Il est secondé par Nikolaï Skobline, qui a été
promu général de l'armée blanche à 26 ans.
Skobline a épousé en 1920 une célèbre chanteuse
de romances, l'étoile du plus célèbre restaurant
tzigane de Moscou, Nadejda Plevitskaya. Soupçonné depuis
plusieurs années de travailler pour les rouges tout en renseignant
les nazis, Skobline aurait organisé l'enlèvement par les
soviétiques du général Miller le 11 Septembre 1937.
Celui-ci disparaît pour toujours dans le XVIe arrondissement de
Paris. Convoqué au siège de la ROVS, Skobline disparaît
à son tour, sans doute réfugié à l'étage
supérieur dans l'appartement d'un autre agent soviétique,
puis exfiltré en Espagne avant d'être supprimé. La
police française arrête sa compagne. "La Plevitskaya"
est accusée de complicité puis condamnée à
vingt ans de réclusion. Elle meurt à la prison de Rennes
en 1940. Pour la deuxième fois consécutive, la ROVS
a été décapitée. L'ancienne armée blanche
perd peu à peu tout espoir de reconquête. La victoire soviétique
en 1945 donnera un unique choix aux émigrés : risquer le
retour en Russie stalinienne ou refaire leur vie à l'étranger.
ENTRE HITLER ET STALINE
La montée des mouvements fascistes, nazis ou nationalistes dans
l'Europe des années 30 trouble profondément les Russes blancs.
Certains espèrent que les nazis les aideront à abattre l'hydre
bolchevik. D'autres admirent plus ou moins secrètement la puissante
Russie stalinienne qui les incite au retour. Ils se déclarent "ni
rouges, ni blancs, mais Russes". L’ancienne génération
des militaires tsaristes est débordée par des forces nouvelles.
C'est dans ce trouble contexte qu'intervient en 1937 "l'affaire Toukhatchevsky",
du nom de l'ancien officier tsariste puis brillant général
rouge devenu maréchal soviétique en 1936. Partisan d'une
attaque préventive contre Hitler, il irrite Staline qui entreprend
de le compromettre. Certaines sources indiquent que Skobline, très
bien introduit auprès des nazis, aurait transmis sur l'initiative
de Staline de faux renseignements sur Toukhatchevsky aux Allemands qui
les auraient alors vendus aux Soviétiques comme provenant de leurs
propres services. De quoi démontrer que Toukhatchevsky était
de mèche avec les nazis. Accusé de trahison, le maréchal
russe est fusillé en juin 1937.
Autre information, difficilement vérifiable comme tout ce qui touche
à cette affaire : Toukhatchevsky, envoyé en 1937 à
Londres aux funérailles de George V pour représenter l'Union
soviétique aurait fait part à Miller de ses soupçons
à l'endroit de Skobline, trois mois avant l'enlèvement du
chef de la ROVS.
Skobline, selon cette version des faits, aurait donc été
au centre d'une collaboration secrète entre Allemands et Soviétiques
pour débarrasser Staline d'un rival potentiel et assurer la paix
entre les deux puissances. Prémisses à la signature en août
1939 du pacte germano-soviétique.
Michel Eltchaninoff
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