|
Comment est né "Cortex" ?
D’une envie de travailler de longue date avec la scénariste
Frédérique Moreau. Nous avons échangé quelques-uns
de nos sujets et nous avons découvert que nous cherchions tous
les deux une histoire qui puisse mettre en scène des caractères
d’une génération au-dessus de la nôtre. Je tenais
à refaire un polar, en huis clos si possible. Frédérique
a évoqué la maladie d’Alzheimer, j’ai parlé
d’un flic à la retraite atteint par la maladie, Frédérique
a suggéré une maison d’accueil spécialisée,
j’ai commencé à me poser la question de l’identité
du “ méchant ”... Et ainsi de suite jusqu’au
script final. Nous avons vraiment écrit ce scénario à
quatre mains.
Et en production ?
Une fois que nous avions trouvé le “pitch”, Frédérique
Moreau m’a présenté Sylvie Pialat pour laquelle elle
venait d’écrire le script de Meurtrières de Patrick
Grandperret. L’idée l’a emballée et elle s’est
lancée dans le financement avec un enthousiasme qui n’a pas
failli à ce jour. L’écart entre le moment où
je lui ai énoncé le sujet et le premier jour de tournage
est d’ailleurs le plus rapide que j’ai connu sur mes quatre
films. De l’instant où nous avons commencé à
écrire jusqu’au dernier jour du mixage, le travail sur Cortex
a été constant et la production a toujours su le soutenir
et, souvent, l’anticiper. Notamment en ce qui concerne le casting...

Aviez-vous André Dussollier en tête dès les premiers
instants de l’écriture ?
Au tout début, début, non... puisque nous avions en tête
un personnage infiniment plus âgé. Mais après avoir
très vite décidé de rejeter cette idée trop
mélancolique et de rajeunir le personnage, alors oui... le choix
d’André Dussollier s’est avéré évident.
Je ne le connaissais pas du tout, mais j’ai toujours été
admirateur de son travail. J’avais notamment été très
impressionné par sa rencontre avec Resnais dans "La Vie est un roman"
et "L’Amour à mort" au début des années 80 et
bien sûr dans tous les films qui ont suivi. Je l’avais trouvé
très drôle et dynamique dans "Tanguy". Parfaitement inquiétant
dans "Ne le dis à personne..." Le fait de nous décider tout
de suite nous a permis de le contacter très vite et d’envisager
avec lui des dates de tournage qui nous conviennent à tous deux.
Comment avez-vous travaillé avec lui en amont du tournage ?
En préparation, André est l’acteur le plus insaisissable
que j’ai jamais rencontré ! Il peut vous poser un nombre
infini de lapins... Et comme il travaille beaucoup, ses raisons sont toujours
inattaquables. Il est très fort ! Mais pourtant, dans les rares
moments où vous parvenez à l’apercevoir avant le tournage
(essais costume, lecture du scénario), vous comprenez qu’il
n’y a absolument pas à s’en faire. Vous voyez sa concentration
se mettre en place, le travail qu’il accomplit à chaque instant
sur le rôle... Au point, après une longue absence, de revenir
devant vous comme si de rien était avec 20 kilos de moins !
Et sur le plateau ?
André est modèle de précision et d’inspiration.
Et, ce qui ne gâte rien, d’une élégance extrême...
Avec la monteuse, Lydia Decobert, nous avons d’ailleurs été
souvent embarrassés dans nos choix, tant la variété
de ce qu’il propose à chaque prise joue sur des nuances d’une
infinie délicatesse. Toujours raccord mais, subtilement, jamais
le même ! Je connaissais évidemment sa passion pour les textes,
mais j’ai été par ailleurs tout à fait étonné
de la facilité avec laquelle il a abordé un type de scènes
plus spécifiques au film de genre et sur lesquelles sa filmographie
m’avait peu renseigné : je veux parler des longues scènes
muettes du film basées uniquement sur la gestuelle du personnage.
Autour du personnage d’André Dussollier évoluent
de nombreux caractères. Comment avez-vous élaboré
le casting ?
J’évite au maximum les casting proprement dits, avec défilés
de comédiens des journées durant. Je me sens dans la peau
d’un DRH et je n’aime pas trop cette position. Je préfère
donc écrire le plus possible avec des noms d’acteurs en tête.
Certains avec lesquels j’ai déjà travaillé.
D’autres que j’ai pu apprécier dans des films, au théâtre,
où à la télévision. Ce sont les premiers que
je vais voir une fois le script terminé. S’ils acceptent,
tout va bien. Sinon, j’écoute les propositions de l’équipe
du film et demande en tous cas au directeur de casting de ne me proposer
qu’une personne par rôle. Et c’est souvent la bonne.
Sur "Cortex" comme sur "Le Convoyeur", j’ai eu beaucoup de chance puisque
la plupart des acteurs auxquels nous avions pensé en écrivant
étaient libres et ont accepté.
Marthe Keller, Aurore Clément, Elizabeth Maccoco, Anne-Marie Faux,
Gilles Gaston-Dreyfus, Philippe Laudenbach, Yves Pignot, Olivier Lejeune,
Chantal Neuwirth, Claire Nebout, Claude Perron, Serge Renko, Laure Salama,
Pascal Elbé, Julien Boisselier... la première fois que je
les ai vus tous réunis, j’avoue m’être dit que
je tenais là une sacrée troupe de bons comédiens
! Et comme tous ont une grande expérience au théâtre,
je savais par ailleurs qu’ils sauraient vivre sans problèmes
ce tournage en huis clos et le sentiment de claustrophobie que cela peut
parfois engendrer. 
Comment se sont-ils préparés ?
Il y avait en fait deux groupes à créer et préparer.
Les “Résidents” d’un côté. Les médecins
et infirmiers de l’autre. Les premiers ont dû se renseigner
sur les malades d’Alzheimer. Les seconds sur ceux qui les soignent.
Tous ont appréhendé leur rôle avec un mélange
d’excitation et de crainte, tant cette maladie est encore mal connue
de ceux qui n’y ont pas été directement confrontés.
C’est pourquoi, après les avoir vus plusieurs fois individuellement
pour évoquer précisément leur rôle, j’ai
organisé des rencontres par groupes afin de leur communiquer tout
ce que je pouvais apprendre sur le sujet.
Il y a 860 000 malades d’Alzheimer aujourd’hui en France.
225 000 de plus chaque année (source : Association France Alzheimer).
Avec les familles, cinq millions de personnes se retrouvent donc concernées...
Ce n’est pas un thème comme un autre. Comment vous êtes-vous
renseigné sur cet aspect là du récit ?
D’abord, comme tout le monde, en surfant des heures sur Internet
avec Frédérique Moreau. Même si, comme beaucoup, nous
avions connu des anciens atteints par la maladie, nous n’avions
pas pris pleinement conscience de l’ampleur du fléau. Et
surtout, de la complexité d’Alzheimer, qui ne peut se résumer
à une simple perte de mémoire. Le comportement des malades
ne peut en aucun cas s’assimiler à celui des schizophrènes,
mais il peut se révéler tout aussi inattendu et spectaculaire.
Dans un second temps, j’ai donc lu nombre d’ouvrages spécialisés
afin de me familiariser avec les différents aspects de la maladie,
avant de visiter des lieux médicalisés.
L’un d’entre eux, Solemnes, m’a accueilli avec une grande
générosité. Ils m’ont permis pendant plusieurs
jours de m’immerger dans leur monde, de partager le quotidien des
infirmiers et de la centaine de patients qui évoluent dans ce lieu.
J’ai ainsi pu les rencontrer. Et échanger avec eux.
Cette expérience m’a amené à réécrire
entièrement le scénario en adaptant à chaque caractère
de résidents des comportements plus appropriés ou, pour
les soignants, les gestes médicaux précis qui sont utilisés
avec ce type de pensionnaires.
Ne faisant ni un documentaire, ni un film réaliste, mais juste
un film de genre, nous nous sommes toutefois donné le droit de
styliser quelque peu les choses, en évitant notamment de souligner
les aspects trop violents ou dérangeants de ce type de lieu.
C’est d’ailleurs pour cela que je tenais à ce que le
film ne se déroule pas dans une clinique ou un hôpital surmédicalisé.
Après de longs repérages, nous avons fini par trouver le
décor : un ancien préventorium situé vers Marne-La-Vallée,
à l’aspect tout de même plus graphique.

Vous dîtes que "Cortex" est avant tout un film de genre.
Parlez-nous de la dimension policière du film ?
Dans un premier temps, il s’agissait en fait de faire une sorte
de Cluedo dans une maison d’accueil. J’ai toujours été
passionné par les “whodunit ?”, ces films où
il s’agit de trouver le coupable parmi un groupe de personnages.
Ce sont souvent des films à forte caractérisation qui permettent
un casting ample et varié. Ils ouvrent d’autre part un dialogue
tout à fait léger et ludique avec le spectateur. La matière
du film étant tout de même grave, ce type de récit
m’a paru idéal pour lui donner une distance tout à
fait raisonnable. Et me permettre de prétendre divertir sur un
tel sujet.
Il fallait ensuite intégrer à la partie de Cluedo les paramètres
induits par la maladie du personnage : perte de temps, d’espaces,
pulsions violentes ou érotiques etc...
Le fait d’avoir la mémoire pour matière vive du récit
ouvrait la possibilité d’ellipses brutales, de comportements
inattendus, d’un travail sur l’image et le son quelque peu
expressionnistes. Avec au centre, un personnage peu fi able. Aux yeux
de son entourage bien sûr, mais également du spectateur.
Car, après tout, à partir du moment où il a des absences,
il peut lui aussi faire partie des coupables...
Quels ont été le budget du film et les conditions de tournage
?
Le film a coûté 4,5 millions d’euros et s’est
tourné en 8 semaines. Ce sont donc quasiment les mêmes conditions
que pour LE CONVOYEUR. L’avantage de ce type de budget, conséquent,
mais pas confortable, c’est qu’il vous laisse libre du choix
de vos équipes aussi bien devant que derrière la caméra.
Et comme ce n’est pas le type de salaires où ils font exploser
leur compte en banque, vous savez égoïstement qu’ils
sont là par intérêt pour le film. C’est pourquoi
d’ailleurs l’équipe de "Cortex" est quasiment la même
que celle du "Convoyeur". Dominique Colin, le chef opérateur, Laurent
Allaire, le chef décorateur, James Canal, le 1er assistant, Nicolas
Becker pour le sound design, Nicolas Baby pour la musique etc... Nous
commençons à former une équipe qui se connaît
suffisamment pour préciser un peu plus notre travail à chaque
nouvelle expérience. J’espère en tous cas les retrouver
sur mon prochain film. Que je voudrais finalement dans la même économie,
on ne s’y sent pas si mal.
Ce sera un polar ?
Sûrement.
|