Pour une fois, l’idée du sujet n’est pas de moi.
C’est le cinéaste Pierre Zucca (1943-1995) qui avait
proposé aux Films du Losange ce projet d’adapter «
L’Astrée ». Margaret Menegoz l’avait estimé
trop coûteux, et Pierre Zucca avait dû renoncer à
son projet d’adaptation. Pour ma part, je tiens Zucca pour le
cinéaste le plus important de ce qu’on appelle «
la post-Nouvelle Vague » - avec Jean Eustache. Nous avions des
goûts littéraires communs : Blanchot, par exemple, ou
Stevenson. Et je retrouve dans ses films l’influence de Paul
Gégauff, qui a marqué toute la Nouvelle Vague à
l’exception de Truffaut, ou au moins la présence de personnages
gégauviens. Après la disparition de Pierre Zucca, en
1995, j’ai eu l’idée d’aller voir ce texte
classique de plus près. Je ne le connaissais alors que par
les extraits contenus dans le manuel de littérature de Chevaillier
et Audiat, l’ancêtre du Lagarde et Michard. Je m’attendais
à quelque chose d’assez rébarbatif et j’ai
constaté que pas du tout ! Les dialogues en particulier étaient
étonnement modernes, et encore plus modernes dès qu’ils
étaient dits au lieu d’être lus. Dès lors,
à condition de centrer le récit sur les amours d’Astrée
et de Céladon et de retrancher tout le reste, le film m’a
paru tout à fait possible. Je n’ai même pas eu
à moderniser les dialogues. En trouvant le terme de «
profondité » dans le texte original, je me suis même
dit que le mot plairait beaucoup à Ségolène Royal
! Je me suis contenté d’élaguer.
C’est un texte que je me suis approprié et avec lequel
je me suis senti absolument à l’aise. Je dois d’ailleurs
préciser que mon adaptation est très différente
de celle de Zucca. Je ne me suis pas servi du tout de la sienne. J’ai
d’ailleurs constaté avec amusement qu’une seule
phrase de dialogue était commune aux deux. Mais j’ai
tenu à lui dédier le film.
Anachronismes du texte
Dans « L’Astrée », texte du premier quart
du XVIIème siècle, Honoré d’Urfé
décrit une Gaule imaginaire. Son texte est bourré d’anachronismes.
J’ai tout de suite décidé de conserver ces anachronismes
à la lettre et je me suis inspiré des gravures de l’époque,
des dessinateurs du temps, en particulier celles de Michel Lasne,
dans lesquelles on voit les personnages habillés comme ceux
du film et posant devant des châteaux Louis XIII. Mais ça
passe, ce n’est pas ridicule, et je suis persuadé que
ce parti pris de représentation passera très bien auprès
du public d’aujourd’hui. J’ai donc habillé
les personnages de la façon dont les gens du XVIIème
siècle se représentaient la Gaule et ses habitants.
Par exemple, représenter à l’écran le discours
syncrétique du Druide, qui mêle le christianisme aux
mythologies de l’Antiquité, était un défi
intéressant à relever. Là, pour cette grande
scène théologique de la clairière, j’ai
eu l’idée de recourir à des statues, pour aider
à la bonne compréhension de ses théories. C’est
un exemple de rajout de ma part.

L’érotisme du film
C’est celui du texte, ni plus ni moins. Je n’aime pas
du tout les metteurs en scène,en particulier au théâtre,
qui prennent leurs aises avec des textes classiques et rajoutent des
nudités où il n’y en a nul besoin. Quand Honoré
d’Urfé écrit que l’une de ses héroïnes
dévoile un sein, je le suis à la lettre, sans en rajouter.
Mais la nudité n’est pas proscrite chez Honoré
d’Urfé, pas plus qu’elle ne l’était
dans la peinture du temps. Je n’avais donc aucune raison de
la proscrire. Le texte est d’un érotisme délicat
et subtil, et il fallait le représenter avec la même
légèreté. Et je me suis aperçu que je
pouvais montrer au cinéma des choses qui deviendraient peut-être
vulgaires, voire graveleuses, si on les racontait avec des mots d’aujourd’hui.
La montée du désir, par exemple. Mais « L’Astrée
» n’est pas un texte libertin. Ni un texte pervers.

Filmer la nature
Dans mes précédentes adaptations de textes littéraires,
Perceval le Gallois, La Marquise d’O ou L’Anglaise et
le Duc, la nature était soit très stylisée soit
peu présente. Ici, elle est essentielle, et mon regard de cinéaste
était sans cesse sollicité par la liberté de
la nature. Par exemple, j’ai beaucoup aimé filmer le
vent et je me suis accommodé d’une météo
souvent maussade. Il fallait parfois attendre que le vent se lève
et cette attente me plaisait. La nature me permettait à la
fois d’être dans l’époque et d’en sortir.
D’un côté, le vent faisait flotter les vêtements,
en particulier les écharpes, exactement comme dans les gravures
de l’époque ; et de l’autre, la splendeur de cette
nature vierge conférait au récit une dimension intemporelle.
Ce sont les bienfaits des progrès de la prise de son directe.
Autrefois, dès que le vent se mettait à souffler, il
fallait tout arrêter à cause du bruit dans les micros.
Aujourd’hui, on peut continuer, c’est une bénédiction.
Et comme je n’aime pas du tout la post-synchro… Je voulais
absolument que tout le film soit tourné en son direct, d’où d’innombrables problèmes
de bruits parasites et l’impossibilité de tourner dans
le Forez (ndlr : ancienne province française qui s’étendrait
aujourd’hui de la Loire à la Haute-Loire), là
où se situe le livre, devenu trop peuplé et trop abîmé
par l’industrialisation. Cela dit, nous avons mis trois ans
à trouver tous les décors naturels. Dénicher
la rivière a été un véritable casse-tête,
jusqu’à ce que nous trouvions La Sioule (ndlr : rivière
d'Auvergne). Sur ce film, tous les repérages ont été
particulièrement longs et difficiles. Justement parce que la
présence de la nature était essentielle. Et qu’il
fallait jouer du contraste entre la nature vierge et la nature domestiquée
des jardins du château.
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