Comme Violence des échanges
en milieu tempéré, La Fabrique des sentiments s’ancre
dans une réalité très contemporaine…
- Je suis parti d’un personnage d’aujourd’hui :
une fille indépendante, intelligente, éduquée et…
seule. Je pouvais à partir d’elle questionner notre époque.
On est dépendant de notre société, celle-ci nous
fabriquee, comme en témoigne la discussion explicite lors du premier
dîner, qui rejoint des théématiques proches de Violence
des échanges en milieu tempéré. La solitude contemporaine
est le contrecoup de la liberté, de l’individualité.
Mais je ne voulais pas tant partir d’une question purement sociale
que me confronter au féminin.
Pourquoi ce désir de vous confronter à un personnage principal
féminin ?
- Parce que je ne l’avais jamais fait et que ça me faisait
très peur ! Le rôle de Jérémie Rénier
dans Violence des échanges en milieu tempéré relevait
beaucoup de la composition : un jeune cadre dynamique, une posture
sociale. Dans La Fabrique des sentiments, il s’agit davantage d’une
« femme dans tous ses états » ! C’était
plus compliqué de savoir où j’allais, à quoi
le film pourrait ressembler. Je touchais à des choses très
intimes, les balises étaient moins présentes. Le rapport
à l’incarnation du personnage était de fait plus compliqué
pour moi. Mais c’est bien des questions d’altérité
et de ressemblance, d’intériorité et de rapport à
l’autre qui m’ont poussé à faire ce film.
Vous instaurez un rapport très particulier à Eloïse :
sans pour autant être en empathie avec elle, on n’a jamais
envie de la quitter. Vous avez réussi une alchimie singulière
entre identification et distance…
- Tant mieux si ça marche ? C’est le même procédé
que dans Violence des échanges… : j’essaye de
cerner la complexité du personnage, comment elle se trompe, sur
quoi elle s’appuie, quelle est sa force… C’est ce que
j’aime dans le rapport aux personnages : être à
la fois intéressé par eux et critique. Le film de Todd Haynes,
Safe, m’a servi de repère, c’est le portrait clinique
d’une femme, ce qui n’empêche pas que l’on soit
complètement avec elle. A l’arrivée, je crois qu’Eloïse
est ce que je recherchais : à la fois fascinante et irritante
dans son aplomb, dans la manière dont elle se bat pour quelque
chose tout en n’arrivant pas à construire sa personnalité.
A la fin, elle a atteint son objectif, mais elle est toujours dans l’insatisfaction,
dans une fuite. Les situations plus ou moins dramatiques auxquelles elle
se confronte la font vaciller mais jamais elle ne se transforme radicalement.
Eloïse cherche l’amour, elle est dans une urgence mais son
parcours est plein d’ambiguïté. Elle prend conscience
que beaucoup de rêves sont éminemment illusoires. A ce moment-là,
elle nous tend un miroir, devient davantage un personnage de fiction,
une personnalité emblématique. Elle nous fait partager des
sensations, des émotions et une lucidité plus larges que
la seule réalité du personnage.
Pourquoi Elsa Zylberstein dans le rôle d’Eloïse ?
- Je l’avais vue dans Pourquoi (pas) le Brésil ? de
Lætitia Masson et je voyais en elle une vraie femme moderne, complètement
d’aujourd’hui derrière son aspect très classique
et ses bonnes manières. Eloïse n’est pas quelqu’un
d’extravagant. Elle a un aspect policé, elle veut bien faire.
Je ne voyais personne d’autre qu’Elsa pour exprimer cela spontanément,
avec ce côté très jolie fille, et en même temps
un personnage de tous les jours. Elsa a une large palette de jeu mais
je voulais trouver des inflexions à l’intérieur d’une
forme de normalité, que ça vibre au sein de cette normalité.
Qu’est-ce qui vous intéressait dans le phénomène
du speed dating ?
- Il me semble être symptomatique de notre fonctionnement aujourd’hui,
comme un aboutissement. Dans un monde régi par les valeurs marchandes,
et où il n’y a jamais eu autant de gens seuls, à tous
âges, il était logique d’en arriver à organiser
des recontres payantes, plus ou moins filtrées. A sa manière,
le speed dating est un CV, comme je m’amuse à l’exprimer
dans le rêve d’Eloïse. On y utilise les mêmes armes
et le même langage que dans les autres situations sociales. C’est
rapide et ludique. On se valorise, on s’exhibe en toute sécurité,
pour mieux camoufler ses défaillances. Mais le speed dating a beau
quadriller les rencontres, il y a une chose qu’on n’apprend
pas : séduire, aller vers l’autre.
Vos personnages n’ont pas tant de difficultés à séduire
que de faire avec leurs sentiments… Eloïse ne s’interroge
pas sur sa séduction physique, son doute est plus intérieur…
- C’est vrai, la séduction n’est pas son problème
principal. Son problème à elle, c’est de savoir quoi
faire des sentiments et, plus profondément, la question de l’identité.
Eloïse est supposée être très forte mais elle
a énormément de faiblesses, qu’elle a du mal à
admettre. Quel est le besoin, l’envie de l’autre ? Aujourd’hui,
qu’est-ce qui fait sentiment ? quelle place lui fait-on ?
Eloïse lui en accorde quand même très peu… Ell
est tiraillée entre une liberté individuelle très
forte et l’espoir romantique de l’amour infini, éternel.
Comment faire avec ces deux registres antagonistes ? Comment faire
le lien, construire. Il y a un miroir aux alouettes des deux côtés,
une idéalisation névrotique.
Avez-vous enquêté avant d’écrire ? Avez-vous
fait vous-même l’expérience du speed dating ?
- Ecrire était avant tout un plaisir de fiction. Mais je suis quand
même allé à un speed dating pour m’inspirer
des sensations que l’on éprouve dans ce genre de lieux, faire
l’expérience de la durée, me confronter aux gens qui
s’y trouvent. Il y a quelque chose d’assez vertigineux dans
l’enchaînement de ces rencontres. Elsa m’a proposé
elle aussi d’y aller et je trouvais bien de la mettre dans cette
sensation de découverte et de tension. Mais en réalité,
les speed dating ne se passent pas vraiment comme dans mon film. C’est
beaucoup plus banal, les gens se disent des choses plus anodines.
Votre film instaure d’emblée un climat fantastique, avec
ces couloirs qui nous font passer d’un lieu à l’autre,
d’une atmosphère à l’autre…
- Les couloirs sont un leitmotiv du film. Ils sont un argument visuel
porteur à la fois d’enfermement et de cheminement. Ça
m’amusait de décliner ce motif, tout en restant vraisemblable.
Je ne sors jamais du contexte de l’histoire. Je n’ai pas cherché
cette dimension fantastique et mentale en tant que telle, elle a découlé
naturellement de ce que contenait le film.
Et les scènes de rêve…
- Avec les scénaristes, Agnès de Sacy et Olivier Gorce,
on se disait : « Le speed dating, c’est la chambre
des désirs ». Il était donc tentant, au moment
du scanner, de traverser le miroir et d’accompagner Eloïse
jusque dans ses fantasmagories. Dans l’imaginaire d’Eloïse,
l’idée du libertinage est insufflée tout en étant
contrée. Car finalement, le rêve est très normatif :
son patron est là, il lui parle de CV ! On rejoint la notion
de liberté très codifiée par la société…
Même quand elle fait l’amour avec Jean-Luc, Eloïse est
absente à elle-même. Ils ne s’abandonnent pas vraiment.
L’érostisme est vécu comme un masque, il s’agit
de coller au modèle du plaisir puissant, évident.
La maladie n’apparaît pas simplement comme un symptome du
mal-être d’Eloïse. Elle est avant tout un événement
dramatique totalement intégré au récit…
- Oui, la maladie est filmée pathologiquement, non comme un état
d’âme. Les scènes de vertiges sont vraiment des scèndes
de vertiges. Point. Je ne voulais pas les réduire à du symbolique.
L’idée de la maladie d’Eloïse est venue très
vite dans le scénario pour questionner sa force, sa volonté
et sa capacité à être ce qu’elle pense être :
quelqu’un de bien sous tous rapports, y compris celui du corps,
qu’elle croyait vaillant. Eloïse est dans la culpabilité
de ne pas réussir comme elle le voudrait et sa maladie lui fait
se poser la question de sa propre responsabilité. Quelle part a-t-elle
dans sa maladie ? C’est une interrogation éminemment
contemporaine. Elle a besoin d’en passer par la maladie pour enfin
remettre en question qui elle est, sa manière de faire face à
la vie.
Après avoir appris sa maladie, l’offre de donation de son
patron la fait perdre pied…
- La donation vient à un mauvais moment. Eloïse ne sait plus
où est son amant, elle vient d’apprendre qu’elle est
malade. Dans son programme de vie, cette proposition arrive trop tôt
et elle se sent débordée. Elle a pourtant ce qu’elle
voulait… Mais est-ce vraiment ce qu’elle veut ? Est-elle
prête à être notaire jusqu’à 60 ans ?
Ses doutes multiples sont au centre de la scène au palais de justice.
Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne sait pas accueillir
ce cadeau.
Quelle portée donnez-vous à la fin du film ?
- Il me semblait juste que le personnage aille jusqu’à faire
ces rencontres sur Internet, mais je ne voulais pas être dans la
condamnation, la morale. Il était important qu’André
soit au courant, qu’il l’accepte. Il sait, et je pense qu’Eloïse
sait qu’il sait. Le couple fonctionne avec ça. Mais il n’y
a pas à proprement parler de surprise. Malgré la rapidité
et la complexité de leur relation, Eloïse et André
sont finalement assez sincères sur ce qu’ils sont, comment
ils fonctionnent sentimentalement. On peut donc considérer qu’ils
vont l’un vers l’autre en connaissance de cause. Cet accord
tacite qui semble exister dans leur couple, est-ce triste ? Est-ce
préférable par rapport au mensonge ? A chacun d’en
juger, en fonction de son opinion sur la fidélité…
Propos recueillis par Claire Vassé |